Les observateurs observés

Traversée en barque

4 décembre 2016 – 36°C – 75% d’humidité

Le bus qui pue des pieds, prévu à 14h part avec une heure de retard pour sillonner le pays pendant 15 à 18h.
Armés de snacks et de podcasts, on se croyait parés pour un bon voyage. Mais notre véhicule, bien moins confortable que prévu, va nous faire passer de longues heures tumultueuses.
L’odeur de l’habitacle, un savant mélange de moisissure et de pieds, n’aide pas mon estomac fragile à supporter les chaos de la route en mauvais état. Nous passons par des routes étroites, à flanc de falaise. Les yeux écarquillés, j’hésite entre l’émerveillement et la frayeur en regardant les pentes abruptes sous nos roues.
Devant moi, un bébé pousse les cris restés pudiquement étouffés en moi.
Heureusement, la nuit tombe bien vite et je ne vois plus le précipice qui nous menace. La douceur de la nuit, et le bruit de l’eau et des animaux que l’on perçoit lorsque le moteur cesse son vrombissement nous montre que nous avons quitté la montagne et que nous arrivons dans une région bien différente.
L’air frais et sec de l’altitude laisse place à la chaleur et à la moiteur. Le mode de vie lui aussi est différent. Les voitures se font plus rares, et nous retrouvons les taxi-motos.
Une impression de retour en Asie nous traverse. Nous faisons une halte dans un restaurant en bord de route. Sur le mur, d’énormes insectes à carapaces sont épinglés dans un cadre. On se dit que ces spécimens doivent vivre dans les zones impénétrables et mystérieuses de la jungle. Arrivés à la gare routière, je me rends vite compte de mon mauvais jugement. De nombreuses bêtes aux proportions démesurées sont écrasées au sol. Elles semblent en fait, comme les Hommes, s’être installées en ville. Arrivés très tôt le matin, au lever du soleil, après une après-midi et une nuit blanche dans le bus, le programme de la journée est assez simple : Faire une bonne sieste et partir à la recherche d’un guide qui pourrait nous emmener découvrir la luxuriante forêt amazonienne.
Après avoir discuté avec plusieurs guides peu convaincants, nous rencontrons Norman, passionné par la région. Il est né en forêt amazonienne et y a construit avec sa famille un lodge pour accueillir des touristes. Accueillir est un mot bien faible pour décrire les trois jours passés en leur compagnie. Adela, la cuisinière nous a préparé avec soin des repas savoureux et copieux. Elle nous a même confié quelques petits secrets. Nous avons accompagné toute la famille jusqu’à une petite île sur la rivière où ils allaient pêcher le poisson pour le dîner du soir. D’après nos prouesses de l’après-midi, Norman n’a peut-être pas jugé bon que nous participions à cette tâche.

Petit poisson
Ça ne suffira pas pour le dîner

Herbe péchée
A la rigueur en accompagnement…

Norman a un autre programme pour nous. Il s’est bien rendu compte qu’on adorait observer les oiseaux et que leurs couleurs nous enchantaient. Il décide donc avec le conducteur du bateau d’affronter les forts courants pour passer sur l’autre bras de la rivière et pour nous emmener en face de ce mur.

Mur aux oiseaux
Jolis perroquets

Vous ne voyez rien ?

Mur aux oiseaux
Jolis perroquets à la jumelle

Les découvertes se sont comptées par milliers ! Norman, vivant dans la forêt depuis son plus jeune âge connaît les plantes et les animaux par cœur. Il partage avec nous ses connaissances en plantes médicinales et sur l’écosystème. Après quelques minutes de balade avec lui, nous partageons sa passion pour la forêt, et son indignation contre le barrage en projet de construction qui menace de faire disparaître son village d’origine.
Comme dans beaucoup de pays, les ressources naturelles sont pillées, les paysages transformés, avec pour objectif l’enrichissement rapide. Contrairement au gouvernement, beaucoup d’habitants sont bien conscients de l’importance de la préservation de l’Amazonie, le poumon du monde. Ils souffrent de la vision court-terme qu’appliquent les décisionnaires du pays. Ici, le tourisme est un rempart à la destruction de la région, et Norman l’a bien compris. Il accueille les touristes et développe une activité lucrative qui lui permet d’améliorer le mode de vie des villageois et également de sensibiliser les visiteurs à la richesse naturelle et culturelle de la région.
Pour lutter contre cette menace, il utilise ses connaissances.
Expert de la faune, de la flore, et de tout l’écosystème en général, il reçoit souvent des scientifiques pour leur faire découvrir les mécanismes du milieu tropical. Il est également très fier d’avoir reçu Léonardo DiCaprio, venu pour un documentaire engagé sur l’Amazonie.
Passionné par les animaux, et les plantes, ils sait aussi s’adapter à notre faible niveau en biologie et en espagnol et sait nous expliquer par des termes simples toutes les petites astuces de la nature pour se protéger, se développer et se reproduire. Il a appris de son père tous les bienfaits médicinaux des plantes qui nous entourent, et avec son ouïe très développée est capable de reconnaitre le cri d’un oiseau et de le repérer au milieu des feuillages. Son œil expert nous a permis d’observer des dizaines d’oiseaux parés de plumes aux couleurs flamboyantes.
Il nous manque un bon téléobjectif pour prendre de belles photos de ces petits êtres chanteurs. On enregistre alors du mieux qu’on peut les images dans notre mémoire. Heureusement, nous avions avec nous Nicole qui en plus d’être très sympa possède un appareil avec un zoom extraordinaire.
Elle partagera avec nous ses plus beaux clichés en souvenirs des nombreux moments inoubliables. Trois jours passés en Amazonie, trois jours de découvertes, trois jours dans un autre monde.
Des balades au milieux de la végétation dense et humide, nos chemises collent à la peau, et de nombreux moustiques sanguinaires plantent leur trompe dans notre épiderme. Tout en se frottant, nous avançons en silence pour ne faire fuir aucun animal. Seules les feuilles crissent sous nos pas, et nous avons le bonheur de pouvoir observer au loin des singes cappuccinos, accrochés aux branches par la queue, et tout près de nous un petit colibri multicolore, qui chante avec une puissance incroyable comparé à son tout petit corps. Parfois, nos marches nous mènent à un point de vue magnifique avec en contre bas le fleuve et l’étendue immense de la forêt. Un jour, alors que nous reprenions le chemin de la forêt, en repartant d’un de ces points de vue, notre guide s’arrête. Il tend l’oreille et nous fait signe. A une trentaine de mètres, en haut d’un arbre était perché un couple de perroquets rouges. Avec les jumelles, nous avons pu les observer et à leurs jolis câlins avons pu comprendre que c’était un couple d’amoureux.

Perroquets
Couple de perroquets (Photo: Carole)

Tout attendris, nous reprenons la route en enjambant avec soins les autoroutes que forment les fourmis qui transportent des feuilles.

Ligne de fourmis transportant des feuilles
Ligne de fourmis transportant des feuilles

On croise des insectes qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à une branche.
Mais c’est de nuit qu’ils sont encore plus surprenants. Après le dîner, la nuit tombée, nous prenons nos lampes de poches et nous enfonçons dans la forêt. Le faisceau de nos lampes croise des milliers de petits yeux qui réfléchissent la lumière. Nous sommes encerclés ! Nous nous rendons tout à coup compte que ce n’est pas nous qui venons observer les animaux de la jungle, mais bien eux, invisibles, camouflés derrières les épais feuillages qui dévisagent les intrus qui viennent pénétrer leur territoire. Nous contemplons notre public à la lumière de la torche, et tout à coup, DEUX GROS YEUX ! Après une seconde de panique, nous sommes rassurés de reconnaitre Tonito, le tapir semi-domestique du lodge.

Tonito
Tonito

Orphelin dès bébé, il a vite pris l’habitude de venir se nourrir dans les poubelles du gîte. Adopté par la famille, il reste craintif mais se laisse doucement approcher et nous suit pendant toute notre balade nocturne.
Vient le jour de partir, un grand moment nous est encore réservé. Nous nous accostons sur une rive et trouvons encore une preuve que la jungle nous observe sans qu’on en voie toute sa diversité.

Empreinte de jaguar
Empreinte de jaguar

Après cette belle découverte, nous embarquons direction le mur aux perroquets, où plus d’une dizaine de perroquets vit. Malgré la chaleur, on reste sous les rayons du soleil pour les observer à la jumelle. On les voit voler, et éclairer le ciel de leurs couleurs vives. On les voit dans les alcôves du mur se câliner ou préparer un décollage.
Ces visions sont irréelles. Comme la visite surprise d’un serpent de plus de 5 mètres près de nos hamacs !
Ces journées sont inoubliables. Le nombre d’espèces de faune et de flore découvertes est tellement grand que je ne pourrais pas tout décrire en un seul article.
Mais regardez au moins le look de cet oiseau aux allures préhistorique !

Hoazin huppé
Hoazin huppé

À propos de l'auteur: Adeline

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